LE NOM DES GENS-Pièces d'identité-

Bahia Benmahmoud, jeune femme extravertie, se fait une haute idée de l'engagement politique puisqu'elle n'hésite pas à coucher avec ses ennemis pour les convertir à sa cause - ce qui peut faire beaucoup de monde vu qu'en gros, tous les gens de droite sont concernés. En règle générale, elle obtient de bons résultats. Jusqu'au jour où elle rencontre Arthur Martin, comme celui des cuisines, quadragénaire discret, adepte du risque zéro. Elle se dit qu'avec un nom pareil, il est forcément un peu facho. Mais les noms sont fourbes et les apparences trompeuses...
Vu en avant-première, à l'UGC Ciné-Cité Bercy-Paris, le nouveau film de Michel Leclerc en présence (après le film pour un mini-débat avec le public) du réalisateur, des acteurs Jacques Gamblin -Sara Forestier-Zinedine Soualem-Carole Franck et de la co-scénariste Baya Kasmi.
Voilà le genre de film inclassable, sorte de comédie politico-sociale, à la fois très drôle (dans les situations et les dialogues souvent farfelus, qui fusent, pétillent), l'histoire d'une "pute politique" (elle couche avec des gens de droite pour mieux les convertir, son corps est une arme de conversion massive!!), excessive et toujours excitée, qui rencontre et s'attache-contre toute attente- avec un jospiniste coincé qui va trouver avec elle une manière de se dérider et de s'ouvrir un peu plus! on rit beaucoup mais c'est aussi très intelligent, bien construit, souvent cynique mais atypique et qui détonne, en ressort un plaisir jouissif , tout en ayant comme fond des thèmes graves et bien ancrés dans notre vécu comme l'identité, à la fois nationale et intime, l'origine des gens et son influence sur la vie future (comme le chante Benjamin Biolay "ce n'est pas de ta faute, c'est ton héritage"), le poids des secrets , du passé, historique ou social, l'intolérance aussi, face au communitarisme, la discrimination, beaucoup de thèmes brassés et mêlés mais sans que çà soit jamais pesant ni inutilement démonstratif, et qui a aussi le mérite de revisiter les clichés, les idées reçues, derrière des apparences souvent trompeuses, et les tabous pour mieux les renverser.
Alors autant dire que c'est très réussi, on ne s'ennuie pas une seconde, car c'est à la fois une histoire avec un fonds politique engagé mais sans que ce soit un film politique lourd, c'est un récit qui tire sur le romantisme sans que çà soit vraiment une comédie romantique, c'est une vraie comédie sans que çà verse dans le burlesque ni le trop farfelu, c'est aussi assez mélancolique par moments, en fait c'est un excellent cocktail, léger et frais, mais avec toujours ce fonds sérieux et touchant, ce qui en fait parfois une comédie cynique voir cruelle, en tout cas suffisamment décapante, qui surprend parfois par sa construction, ses audaces, mais toujours avec bonheur (voir les interventions du personnage de Arthur adolescent, la narration du début avec les personnages qui parlent d'eux face à la caméra, présentant aussi leur famille, sujet souvent à de vraies bonnes idées comme celle de l'enfance du père, représenté déjà vieux, car Arthur ne pouvait se l'imaginer jeune!), çà frôle aussi souvent la caricature mais avec délice et originalité, et surtout toutes les situations sont admirablement habillées par des dialogues délectables et délicieux, des scènes toutes plus audacieuses ou plus savoureuses les unes que les autres, comme celle du repas avec les parents d'Arthur, où l'on ne doit pas faire référence à la déportation de la famille de la mère, mais où tout foire, hilarant d'humour...noir!, ou d'autres plus touchantes comme celle où Arthur apprend la mort de sa mère par téléphone, un cygne mort dans les bras, alors que Bahia courait vers lui pour lui dire qu'elle l'aimait.
Et puis pour interpréter ces deux personnages assez bizarres, en tout cas un peu hors norme, il fallait deux acteurs talentueux et surtout charismatiques: Jacques Gamblin, à nouveau splendide (personnellement un de mes acteurs préférés!), est l'idéal pour incarner cet homme un peu perdu, introverti, mais qui a envie de s'ouvrir, avec son regard mélancolique, son côté lunaire, faisant passer beaucoup dans son visage, très aérien, puis la superbe Sara Forestier, qui se met à nu (au premier degré, et çà nous ravit l'oeil!) et joue à merveille cette fille décomplexée, un peu perdue elle aussi, restée quelque part coincée dans le monde de l'enfance, cette fille qui "nique" ses opposants, utilisant son corps comme une arme, le duo fonctionne à merveille et les deux comédiens, avec ces personnages qui se cachent et se découvrent comme deux pièces d'identité pas encore bien construites, imposent leur charme tout en étant d'une drôlerie et d'un tempérament irrésistibles!
C'est frais et savoureux, souvent impertinent, rythmé et bavard mais dans le bon sens du terme, avec aussi des interprètes magnifiques du premier au dernier rôle (les deux couples de parents, que ce soit Jacques Boudet (à la bonhommie épatante)-Michelle Moretti (et ses silences bouleversants) ou Zinedine Soualem (travailleur effacé) -Carole Franck (comme sa fille souvent emportée!), tous sont dessinés superbement et nous réservent des moments à la fois très drôles et aussi bouleversants) et puis -en guest-star- il y a Lionel Jospin himself! que Bahia invite comme cadeau à Arthur!, il a droit à une très bonne scène, avec beaucoup d'auto-dérision de la part de l'homme politique, qui se termine d'ailleurs par cette réplique de l'ancien candidat socialiste: "vous savez aujourd'hui trouver un jospiniste c'est presque aussi rare que de trouver un canard mandarin sur l'île de Ré!"
Tout à l'image de ce film délicieusement truculent et piquant, à déguster sans modération, et, après les originaux et percutants "Mammuth" et, plus récemment, "Potiche", courez donc voir à nouveau une des meilleures comédies françaises de l'année, au pitch simple mais audacieux, drôle et intelligente, mais aussi débordante d'émotion, où souffle comme un vent de révolte et de liberté, avec aussi beaucoup d'amour!Un vrai coup de coeur!


MA NOTE: 16/20
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