MAMMUTH-Sur la route-


Vu en avant-première à l'UGC Ciné-Cité des Halles, en présence des co-réalisateurs Gustav Kervern et Benoit Delépine, des acteurs Gérard Depardieu et Miss Ming, de Jérôme Clément d'Arte (qui produit le film; d'ailleurs une grande partie de la salle était réservée à l'équipe d'Arte), et du producteur Jean-Pierre Guérin.
Gérard Depardieu, très en forme(s), narguait les nombreuses caméras et photographes présents à ses pieds ("t'as pas bientôt fini!"), et a surtout insisté sur l'esprit de liberté qui soufflait sur ce film et pour lequel il avait eu plaisir à le faire, ponctuant ses interventions de phrases qui n'appartiennent qu'à lui, style "eux c'est Groland, moi c'est simplement le gros!..."
Le film commence fort et montre à la fois tout son contexte social et tout son sens du décalé, avec cette scène de discours de pot de départ pour ce retraité, dans laquelle on voit et surtout l'on entend ses collègues manger des chips!Absurde et déjà délicieusement décalé!
L'itinéraire de cet homme ordinaire, las d'une vie de labeur, condamné au départ à finir en retraité oisif, à qui l'on offre un puzzle de 2000 pièces! (il faut voir Depardieu contempler la boîte du dit puzzle !) , qui se voit tourner en rond, compter les voitures à sa fenêtre, va être dévié vers une quête d'abord administrative puis personnelle lorsqu'il va devoir enfourcher en électron désormais libre sa moto , cette "Mammuth", moto allemande obèse des années 60, afin de récupérer ses points de retraite, ses papelards.
Il va alors dans une sorte d'errance existentielle croiser sur sa route différents personnages, tous plus étranges ou surréalistes les uns que les autres, tout en se remémorant le passé, à travers ses anciens métiers et ses lieux de boulot aujourd'hui pour la plupart disparus, et surtout un amour de jeunesse dramatiquement anéanti qui le poursuit, comme un ange gardien , bienveillant (superbe interprétation d'une Isabelle Adjani magnifique en fantôme d'un amour perdu, avec sa beauté éternelle sans âge, simplement barrée par les stigmates de l'accident, beauté qui colle ici superbement au rôle et dont les courtes mais récurrentes apparitions apportent beaucoup d'émotion, de mélancolie et de poésie au récit).
Alors c'est sûr que ce n'est absolument pas à une comédie classique à laquelle on devait s'attendre avec les deux auteurs grolandais!, on aurait pu s'en douter, et peu importe ici la perfection de l'enveloppe.
On retrouve ici l'humour trash, ce ton décalé, ce sens de l'absurde, mais aussi cette volonté attachante de décrire des gens ordinaires de la vie, souvent des gens cabossés, pétris de solitude et de désespoir, et pourtant, malgré ce décalage, on est jamais dans le vulgaire, il y a une telle dose d'humanité derrière ces souffrances et ces tristesses intimes, tout est si réaliste que même le surréalisme affiché parfois s'intègre magnifiquement au récit.
Car ici la cruauté et les bizarreries modernes de la vie sont aussi représentées, tout comme la précarité des emplois (voir la scène d'engueulade du retraité avec le vendeur en charcuterie à qui il reproche de ne pas avoir, comme lui jadis, l'amour du travail bien fait, et l'autre de lui rétorquer qu'en touchant simplement le Smic il ne devrait pas non plus avoir fait un master en charcuterie, constat réel d'une société actuelle qui, comme le disent les deux metteurs en scène "va droit dans le mur"!).
Parallèlement au fonds tragique et désespéré de cette quête, s'ajoute un burlesque et une drôlerie étonnante, on n'oubliera pas la scène du café avec Bruno Lochet, celle du téléphone avec Yolande Moreau, et beaucoup d'autres toutes les plus dingues les unes que les autres, démontrant aussi l'absurdité d'un monde moderne dérangé!
Pour interpréter ce "Mammuth", il fallait un...dinosaure du cinéma (oui, je sais, elle est facile!) L'intense Gérard Depardieu, crinière au vent, enfourchant cette moto qui lui ressemble tant, apporte ici à la fois toute une lassitude et aussi un esprit libertaire qui s'accordent magnifiquement au personnage, il en impose vraiment, dans tous les sens du terme!, et trouve un rôle déjà culte qui renvoie au cinéma quelque peu anarchiste de Bertrand Blier, époque des "Valseuses", sans forcer le trait, il est dans la veine de ses rôles rabelaisiens, jouant aussi avec sa propre image et avec sa propre histoire (son rôle lui rappelant son propre père), l'acteur est magnifique, osant se "mettre à nu", il envahit et dévore la pellicule, retrouvant son aura de jadis, à ses côtés Yolande Moreau est une nouvelle fois épatante, avec son pouvoir d'émotion (lorsqu'elle se remémore sa première rencontre avec Serge), sa grande tendresse (la scène de fin où elle tombe dans les bras de son mari) et aussi sa folie baroque (comme dans la scène avec sa meilleure amie!), les premières scènes du couple dans leur foyer sont à la fois teintes de la mélancolie du désespoir et aussi d'un humour grinçant épatant.
Les nombreux seconds rôles sont aussi bien croqués, de la simplette et surréaliste Miss Ming, qui partage une scène d'entretien d'embauche étonnante et loufoque avec l'excellent Bouli Lanners, du vieux cousin, interprété par Albert Delpy, qui partage avec Serge une drôle de relation intime qui date de 45 ans!, jusqu' à une apparition de Benoit Poelvoorde cherchant des bijoux sur une plage ou Anna Mouglalis en vamp mystérieuse et vénéneuse!
La mise en scène, elle, ose user d'un procédé des années 70, du super-16, utilisé dans les actus d'époque, avec ce grain de l'image (qu'on peut comparer, comme l'ont dit les co-réalisateurs, au grain de folie générale qui parcourt le récit!) qui surprend d'abord et auquel on s'habitue finalement, et qui rend le film plus chaleureux même, avec également une belle musique, et notamment des morceaux aériens d'un ex-membre du groupe Louise-Attaque.
Une essai naturaliste superbement décalé qui dépoussière et revigore le cinéma français, emportée par une brise de liberté, soulignant un anti-conformisme salutaire qui déglingue et surprend mais sans jamais nous perdre ou nous dérouter vraiment, très accessible finalement, en parlant de la vraie vie, des laisser-pour-compte, en faisant état aussi d'un constat social, tout en gardant un réel pouvoir d'émotion et de poésie intact.L'humanité dépeinte, avec ses incohérences, ses bizarreries, mais aussi sa tendresse, le vrai coup de coeur de ce printemps!


MA NOTE: 16/20
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